Une fête sans lendemain

Installation : bois, velours, carrelage, divers matériaux, son d'ambiance

Miniature : céramique, verre, divers matériaux, lecture sonore

    C’ était le début de l’été. La fraicheur encore timide et le premier mouvement symphonique des arrosages automatiques annonçaient le déclin du jour.  

    Au même instant, laissant filer ce qui seraient les dernières minutes de soleil de son existence, elle considérait avec découragement la pile de vêtements froissés. Tout ce qui constituait sa garde-robe s’entassait maintenant au sol sous le poids de son indécision. 

 

    Elle repensais à cet article qu’elle avait lu dans une revue scientifique pour enfant. Le magazine expliquait les force d’attraction et de répulsion des aimants. C’était une histoire de pôle nord et de pôle sud. Deux pôles s’attirent lorsqu’ils sont différents et se repoussent lorsqu’ils sont identiques. L’image résonnait ce soir là particulièrement juste: les particules de son corps semblaient diriger leur pôle de manière à repousser tous les vêtements qu’elle essayait. 

    Elle jeta mécaniquement un pantalon de plus sur la pile. Elle en prenait conscience à présent, il n’ était pas seulement question de ses vêtements, mais de tout ce qui lui était arrivé aujourd’hui. Depuis la première note manifestée par la discrétion inhabituelle de son réveil-matin, c’était l’ensemble de la partition qui avait été dissonante. Chaque exigence s’était trouvé compromise, complexifiée, elle avait avancé jusqu’ici à contretemps.

    La sonnerie de la porte d’entrée la tira de sa rêverie. Le livreur lui remis un colis. 

 

    A l’ intérieur était soigneusement emballée une petite boule à neige qu’elle avait chiné sur une brocante virtuelle. Elle l’avait choisie parce qu’elle lui rappelait les circonstances de leur rencontre: à l’ aube, alors qu’elles faisaient parties des dernières rescapées, des créatures les plus insouciantes, à repousser la fatigue pour étirer le temps. 

    Sous la pluie de paillettes qui tombait calmement sur la scène miniature, elle retrouvait ce moment de flottement, cet état d’entre-deux, hors du temps. Lorsque la ferveur de la fête est finie parce ce que ses acteurs on quitté les lieux mais qu’envahies d’une sourde mélancolie, ses ruines vibrent encore. Elle remis l’objet dans sa boîte avec l’intention de la lui offrir ce soir. 

 

    L’ adresse à laquelle elle était attendu n’ était qu’à quelques rues. Elle marchait, le menton relevé, les pupilles absorbées par le ciel assombri. A cause de ces contemplations célestes, elle n’avait jamais fait partie de ces élus qui ramassent des trésors par terre, seulement de ceux qui finissent régulièrement désorientés.  

    En sortant de ce face à face, elle ne reconnu pas tout de suite la porte qui lui barrait le chemin. La musique et les éclats de voix familiers en revanche ne permettaient aucun doute. La maison grouillait déjà de monde et le premier verre à vin venait de se sacrifier sur le carrelage.  

   

    Elle n’ était pas en mesure de restituer un témoignage chronologique des événements qui ont suivi et les souvenirs obscurs s’infiltraient difficilement parmi les éclats de verres qu’elle ramassait. Une minuscule pierre bleue qui semblait aspirer à ce qu’on la confonde avec un saphir lui glissa des doigts. Elles étaient des centaines, la veille encore, enchainées au lustres, à avoir regagné leur liberté aux quatre coins de la pièce. 

 

    Personne dans la petite cuisine où ils se trouvaient encore ne se souvenait complètement mais ensemble ils essayaient de reconstituer le puzzle. Son regard se posa dans un coin de la pièce où la boule à neige était posée sur un guéridon.

 

    Plus tôt dans la nuit, elle se souvenait de sa réaction lorsqu’elle lui avait tendu l’ objet. Les meubles, la petite lampe encore allumée, les ballons, les bouteilles renversées, reproductions miniatures parfaitement identique à leur versions originales, n’étaient à ce stade que les témoins silencieux du tumulte qui avait animé les lieux. 

   Mais en retournant simplement l’ objet l’enchantement se produisait : sous la pluie de paillettes, la scène s’animait alors à nouveau, les présences que l’on imaginait jusqu’ici hanter les lieux s’avéraient s’être simplement absentées, prêtes à revenir et réinvestir la scène. Le nez collé contre la cloison de verre elle avait commenté : « C’ est comme s’il se passait une soirée éternelle là dedans, une fête sans lendemain » 

    Ce matin là en regardant l’ objet, on devinait que l’enchantement n’opérerait plus. Un accident avait détruit le dôme en verre qui l’affranchissait jusqu’ici du passage du temps. 

 

    Sur le mur attenant, l’horloge annoncerait bientôt 11h. Pourtant derrière les grands carreaux des fenêtres, le décor n’avait pas bougé : le ciel restait anormalement sombre et l’ éclairage urbain qui n’ était pas programmé pour fonctionner aussi tard dans la matinée, abandonnait les rues à une obscurité totale. 

    Une amnésie générale s’était répandu chez les insomniaques, les fêtards, les travailleurs nocturnes et tous les autres désobéissants du sommeil. Pour eux comme pour les endormis, cette matinée ressemblait à ces mauvais rêves dont on émerge dans l’obscurité totale. L’ absence inattendue de la lumière du jour avait désorienté tous les esprits. 

    Une seule certitude filtrait dans leurs cerveaux embrumés. L’annonce sans appel d’une condamnation qu’ils savaient injuste, à contempler un ciel qui ne changerait plus de couleur. L’appréhension d’un monde dans lequel les rayons qu’ils avaient si longtemps cru inaltérables ne viendraient plus réchauffer les jardins, les routes, les façades et les visages qu’ils avaient connu jusqu’ici. 

 

   Une transformation aussi brusque des mouvements célestes aurait du provoquer des séismes, des tsunamis et des vents semblables à ceux qui accompagnent les explosions nucléaires. Pourtant, sans que l’on ne puisse se l’expliquer, c’est silencieusement que dans cette partie de l’hémisphère, cette nuit là, le soleil s’est couché pour la dernière fois sur l’horizon. Sans prévenir personne, sans cérémonie et sans au revoir. 

 

 

 

Une fête sans lendemain - Claire Olivier - 2021