« _ Est-ce que ses yeux commencent par être de chaque côté de sa tête ?
_ Oui c’est un poisson très étrange. Lorsqu’il devient adulte, l’un des yeux se déplace pour rejoindre le deuxième.
_ Pourquoi font-ils ça ?
_ Peut-être que c’est une marque de maturité. Cela signifie qu’ils sont allés au-delà du cauchemar.
_ Le cauchemar ?
_ Le cauchemar qui sépare l’enfant de l’adulte. Alors un œil commence à se déplacer de l’autre côté.
_ Alors est-ce qu’il est mieux d’avoir les deux yeux du même côté ?
_ Non. C’est différent.
_ Qu’est-ce que l’on perd ?
_ Son autre côté. On perd quelque chose mais on gagne aussi quelque chose ».

De ce dialogue tiré du film Arizona Dream du réalisateur Serbe Emir Kusturica le poisson représente la métaphore de la condition humaine.

Il est notre forme archaïque, toujours présente quelque part en nous, derrière toute la science et la technologie qui structurent aujourd’hui notre monde et ont transformé nos croyances.

Et comme ce poisson perd un œil, en grandissant nous délaissons la perception des choses de l’enfance et avec elle une perception du monde plus sensible, plus proche de notre forme originelle, au profit d’une forme de pensée plus pragmatique.

C’est de cette nostalgie que naissent les objets poétique que j’imagine.

A partir de ces vestiges de notre enfance, j’essaie de reconstruire les édifices d’un paradis perdu, d’un monde du souvenir et de sensations que je ne veux pas oublier.

 

Bien que j’utilise le vocabulaire du merveilleux, de l’imagerie populaire, du bonheur, de l’enfance, du jeu et des loisirs, mon travail flotte entre enchantement et désenchantement.

Il témoigne de ce passage entre deux états : celui du rêve et celui de l’éveil, le territoire de l’enfance et celui de l’adulte, finalement celui de la pensée imaginative et de la pensée dirigée.

Ayant passé la plus grande partie de ma jeunesse au bord de la mer, j’aime me réapproprier les formes et les couleurs de ces paysages au sein de mes installations, mais derrière cette esthétique faussement paradisiaque c’est toujours la nostalgie de ce qui n’est plus, ou ne sera bientôt plus que je cherche à communiquer. A l’image d’un piège feutré, confortable qui se referme sur nous et nous enveloppe entre le souvenir, le rêve et l’instant présent. Comme une tentative inachevée de faire communiquer deux mondes : notre monde intérieur, gouvernée par cette pensée imaginative et le monde extérieur.

Cette recherche, c’est alors pour moi un face à face entre une réalité prosaïque et la tentation de croire que tout n’est pas prévisible, qu’il peut arriver des choses extraordinaires.

C’est reconsidérer l’importance de ce que nous voyons en rêve car finalement, comme le disait le psychanalyste Suisse Carl Gustav Jung,

« nous vivons environ la moitié de notre vie dans cet état ».